Lettre fraternelle à Mohamed Bazoum à l’occasion du mois béni de Ramadan : Par Djibril Baré
Mon cher frère Bazoum,
Je commencerai cette lettre en rappelant que l’Historien Marc Bloch a dit que « l’incompréhension du présent naît de l’ignorance du passé ». Et à sa suite, la journaliste Katherine Pancol propose qu’ « il ne faut pas se taire. C'est en se taisant qu'on devient victime… ». J'écris pour ne plus être une victime.
C’est pourquoi, je m’autorise, en ce 20ème jour du mois béni du Ramadan qui prône paix, pardon et spiritualité, à t’écrire au nom de la fraternité qui nous lie à travers ton cousin et frère, S.E Ali Sahad disparu avec deux autres dans les conditions tragiques que tu sais, en même temps que mon frère, le Président Ibrahim Baré Mainassara (paix à leur âme), 27 ans auparavant, un certain 9 avril 1999.
Je suppose, qu’avec le recul, tu as souffert comme moi de la perte de ces deux êtres exceptionnels, à la générosité sans bornes, même si à l’époque, tu avais affirmé dans un célèbre entretien paru dans l’hebdomadaire « Le Démocrate » du 9 mai 1999, soit un mois à peine après les évènements : « je ne crois pas révéler un secret en vous disant que la disparition de la 4e République (consécutive à celle du président Baré et ton cousin Ali Sahad), dont nous avons toujours récusé la légitimité, ne nous cause aucun regret ».
Position radicale compréhensible
Je t’écris également parce que ta position récente et celle de tes partisans les plus irréductibles a plongé notre pays dans une situation plus que difficile quoi qu’on dise. D’abord, en demandant à la communauté internationale, dès les premières heures du coup d’Etat, la prise de mesures économiques et financières iniques contre notre pays et plus tard, en réclamant une intervention militaire dans l’unique but de te rétablir sur le fauteuil présidentiel. Ensuite en t’associant à des actes de sabotage et désinformation sur la marche du pays. Vous êtes-vous rendu compte que vos actes ont permis à des intérêts étrangers de saper la cohésion nationale ? Dans l’histoire des coups d’Etat perpétrés au Niger, quels partisans du pouvoir renversé se sont comportés de la sorte mettant en péril la vie de la Nation ? Il est dommage que ce ne soit qu’après l’échec de toutes les mesures économiques et financières prises contre notre pays et du projet de l’invasion de notre pays ainsi que celles des pressions diplomatiques sur les autorités en place que tes partisans se résignent à adresser des correspondances aux instances internationales pour exiger ta libération. Je comprends d’autant plus ta frustration que mon frère a été victime d’un coup d’Etat, mais personne d’entre ses partisans n’a souhaité que le pays brûle. C’est pourquoi, lorsqu’à ta demande, nous nous sommes rencontrés en présence de notre neveu Ibrahim Ali Sahad au mois de juillet 2010, au cours de la transition du CSRD, étant assuré que ton candidat remporterait l’élection présidentielle et s’assurerait une majorité à l’Assemblée Nationale, tu as pris l’engagement de réaliser l’enquête sur l’assassinat du Président Baré, promesse restée sans lendemain jusqu’à ton éviction. Nous avons à cette occasion renoué les contacts après douze (12) années de brouille (du 9 avril 1999 au mois de juillet 2010).
Trahison et victimisation incomprises
Mon cher frère Bazoum, je crois comprendre toute ta frustration à travers les propos tenus par ta brave fille Zaziya dans son interview accordée à RFI en 2024, signifiant que tu as été trahi par tes amis, pour lesquels, selon tes propres dires, à la veille de l’élection présidentielle du 2020-2021, lors d’une interview, tu as confessé avoir préféré soutenir ton ami à l’élection de juillet 1996, plutôt que le président Baré, l’ami d’Ali Sahad, ton cousin. Pour rassurer tes amis politiques, tu as même précisé qu’à la fin de la transition en mai 1996 et à la veille des l’élection présidentielle, tu étais le seul ministre de son gouvernement à avoir démissionné et lui avoir dit de ne pas se porter candidat à ladite élection.
Personnellement, je comprends d’autant plus cette frustration, que dans l’interview du 9 mai 1999 tu as dit : « avec Baré je pouvais rester ministre dans son gouvernement autant que je le voudrais ». Ce qui, du reste, était rxacci.
Mais bien qu’étant un Philosophe de haut vol, tu as des circonstances atténuantes parce que l’écrivain Amadou Kourouma l’a dit : « prévenir la trahison, débusquer le faux ami, le jaloux parent, le traître avant qu'il n’inocule son venin est une opération aussi complexe que de nettoyer l'anus d'une hyène ». Tu devrais pourtant également savoir qu’André Thérive a prévenu, : « en politique, la trahison est une affaire de dates ».
Personnellement, je me suis senti trahi à plusieurs reprises :
- au début de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) à laquelle j’ai participé en tant que délégué des Organisations internationales, tu m’as sollicité, pour faire comprendre au Chef de Bataillon Ibrahim Baré, alors Ambassadeur extraordinaire et Plénipotentiaire du Niger en Algérie, qu’il ne sert à rien à l’armée de se mettre à l’écart de cette messe de la démocratie.
- Quelques jours à peine après la participation des Forces Armées Nigériennes ( FAN) à la dite CNS, un piège lui a été tendu à travers les dossiers inscrits par la Commission Crimes et Abus visant à écarter tous les proches du président Seyni Kountché dont mon frère, ont échappé de justesse à la cabale.
- Souviens-toi également qu’aussitôt après le coup d’Etat du 27 janvier 1996 du Colonel Ibrahim Mainassara Baré, Chef d’Etat-major général des FAN, dès que toi et ton ami politique avez compris qu’il n’allait pas vous céder le pouvoir sur un plateau d’argent comme vous l’espériez, vous aviez voulu, imposer un blocus des forces hostiles aux militaires putschistes réunis au sein Conseil de Salut National (CSN). Tu avais alors fait une déclaration depuis Paris sur Radio France Internationale dès le lendemain pour dire que quiconque siégerait dans le gouvernement formé par le Colonel Baré serait indigne. Ce même jour, tu m’avais appelé au téléphone à Dakar pour me demander de dire au Colonel Baré de rentrer dans les casernes parce que, poursuivais-tu, « les coups d’Etat ne sont plus d’actualité ».
- Je citerais également l’épisode de la présidentielle des 7 et 8 juillet 1996 suite à laquelle tu as contesté l’éligibilité du général candidat Ibrahim Mainassara Baré et par la suite, tu as fortement contesté sa victoire (alors qualifiée de « holdup électoral ») dans le cadre du Front pour Restauration et la Défense de la Démocratie (FRDD) avec les débordements et les violences verbales et/ou physiques que l’on sait de janvier 1997 jusqu’au 09 Avril 1999, jour de son assassinat. J’ai fini par surmonter cette épreuve.
- Tu n’as pas exécuté l’arrêt de la Cour de Justice de la CEDEAO du 10 novembre 2020, qui a ordonné à l’Etat du Niger de remettre le lignage Sarkin-Aréwa auquel fait partie le Président Baré, dans ses droits successoraux à la Chefferie du Canton de Tibiri (Doutchi) qu’un éminent membre de votre régime a voulu délibérément spolier.
- Enfin tu n’as pas réalisé l’enquête sur la mort du président Baré au nom du droit à la vérité, promise à moi bien avant l’arrêt N°ECW/CCJ/APP/25/13 du 23 octobre 2015 de la Cour de Justice de Cedeao (estimant que la loi d’amnistie des auteur, co-auteurs et complices de l’assassinat, votée en janvier 2000 ne peut s’opposer à l’exercice à ce droit). La vérité, tu le sais, doit toujours précéder le pardon. Cette enquête aurait pu favoriser le plaidoyer pour ta libération.
Malgré tout, je suis convaincu qu’avec ces épreuves que tu traverses, favorisant une introspection, tu auras compris toutes les frustrations subies qui m’ont conduit à contester ta candidature devant les tribunaux en tant que candidat à l’élection présidentielle de 2020-2021 (pliée d’avance suivant la déclaration d’un ministre français), ce qui m’a valu des poursuites judiciaires aux lendemains de la proclamation des résultats provisoires du 2ème tour pour un post WhatsApp dans un groupe de l’opposition.
En effet, même en étant Philosophe et homme politique de premier plan, tu as souvent fait fi des mises en garde du maître de la parole, le Sage Amadou Hampâté Bâ sur la dangerosité de la parole à propos de laquelle il dit : « la parole écorche et coupe. Elle modèle, déforme et module. Elle irrite, amplifie, rehausse et abaisse. Elle perturbe, guérit, rend malade et selon sa charge, parfois tue net. Une fois émise on ne peut plus la rattraper. Elle déclenche ou termine tout ». Elle a dangereusement nui à nos relations.
Je souhaite qu’à la suite de ma présente lettre, tu prennes pleinement conscience, si ce n’est pas encore le cas, que tu es l’unique détenteur de la clé de ta libération que tous tes proches souhaitent ardemment. Finalement, ne penses-tu pas avoir une part de responsabilité dans tes déboires pour avoir voulu partager ce qui n’est pas partageable, en d’autres termes pour ne pas avoir usé de ce que Robert Badinter a appelé le devoir d’ingratitude envers ton mentor, en assumant pleinement tes charges présidentielles ?
S’en remettre à la volonté divine/…
Mon cher frère Bazoum,
Tu devrais te convaincre que depuis le renversement de ton régime, notre pays s’est résolument engagé dans la voie de la recherche de sa souveraineté pleine et entière, combat pour lequel il est prêt à endurer tous les sacrifices. Je souhaite que tu t’y engages afin d’abréger les souffrances de ce peuple qui t’a tout donné, puisque le mouvement est irréversible dans le cadre de l’Alliance des Etats du Sahel (AES).
Ce, d’autant plus qu’en tant que philosophe et musulman, je sais que tu n’ignores pas la souveraineté Divine magnifiée dans la Sourate Al-Imran, 3:26 du Saint Coran : « Dis: "Ô Allah, Maître de l'autorité absolue. Tu donnes l'autorité à qui Tu veux, et Tu arraches l'autorité à qui Tu veux et Tu donnes la puissance à qui Tu veux, et Tu humilies qui Tu veux. Le bien est en Ta main et Tu es Omnipotent ».
Pour mieux comprendre ce qui t’arrive et garder toute ta lucidité, tu as le devoir de te souvenir que, par le passé, avec tes amis politiques, tu t’étais malheureusement réjoui des prises de pouvoir tant que celles-ci vous étaient favorables. Il en a été ainsi au lendemain du coup d’Etat du 27 janvier 1996 contre le président Mahamane Ousmane, et celui du 10 février 2010 contre le président Mamadou Tanja. Tu n’es pas sans ignorer le célèbre proverbe arabe « Kama tadin toudan » signifiant « comme tu fais, on te fera » qui exprime, l'idée du juste retour des choses, de la réciprocité ou du karma, où les actions (bonnes ou mauvaises) reviennent vers leur auteur.
En ce mois béni du Ramadan, ce proverbe et surtout le verset 26 de la Sourate 3 Al-Imran devraient suffire à te convaincre que ce qui t’es arrivé relève de la volonté divine et que tu devrais rendre grâce à Dieu d’être encore en vie et en bonne santé aux côtés de ta brave épouse.
Puisqu’en dépit du risque élevé encouru par le Général d’Armée Abdourahamane Tiani et le Général Amadou Ibro, en engageant ta mise à l’écart dans l’enceinte présidentielle avec le Général Mohamed Toumba, assurant les arrières à l’extérieur au petit matin du 26 juillet 2023, au vu des forces étrangères sur notre sol. Ces braves patriotes ont tenu à préserver ta vie et ton intégrité physique avec professionnalisme au risque de leur propre vie pour que la tienne soit sauvegardée, condition sine qua non pour la réussite de leur initiative plus que suicidaire. C’est pourquoi le peuple est massivement sorti pour légitimer la prise de pouvoir qui s’est transformée en révolte populaire lorsque la communauté internationale a menacé d’agresser militairement notre cher pays, après l’échec de toutes les sanctions inhumaines qui lui ont été imposées.
Transcender le destin et se projeter dans l’avenir
Mon cher frère Bazoum, au vu de tout ce que je viens de développer, ne penses-tu pas qu’il faille te plier à la volonté divine en demandant à tes partisans de cesser toute activité subversive afin de t’épargner des souffrances inutiles, à toi-même, à ta famille et au peuple nigérien dans son ensemble ?
En effet, je me sens en devoir de te mettre face à tes responsabilités au vu des souffrances qu’endure le peuple du fait de ton entêtement à réclamer ton retour au pouvoir, alibi dont se servent nos ennemis pour nous ramener au statu quo ante d’asservissement. Tu es pourtant bien placé pour savoir que l’adage célèbre dit que « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». C’est dire que tu dois te convaincre que ce n’est pas la personne de Mohamed Bazoum qui intéresse tes souteneurs, mais bien l’asservissement de notre peuple, en d’autres termes, la perte de notre souveraineté retrouvée.
Le Niger t’a tout donné, c’est pourquoi j’estime que tu dois en retour éviter de te prêter au jeu de certaines puissances étrangères qui se servent de l’alibi d’un retour à une vie constitutionnelle normale pour tenter de nous asservir à nouveau. Toute autre posture serait contreproductive puisque, le peuple gardera toujours en mémoire que tu as voulu lui infliger les souffrances de toutes natures dans le seul but de retrouver ton fauteuil présidentiel perdu.
Pour toutes les raisons sus-évoquées, je souhaite que tu puisses reconsidérer ta position et œuvrer pour la cohésion nationale. Le peuple nigérien sait pardonner et il pardonnera tous vos excès.
Allah Soubahana Wa Ta Allah a voulu que ce soit, aujourd’hui, le Général d’Armée Abdourahamane Tiani qui gouverne le Niger. Il en sera ainsi tant qu’IL ne disposera pas du contraire. L’adage dit que tant qu’il y’a de la vie il y’a de l’espoir ».
J’ai beaucoup à dire sur une relation de près d’un demi-siècle, et trois décennies avec Ali Sahad, mais je me limite aux présents propos en vertu d’un célèbre adage wolof dévoilé dans le livre autobiographique du Président Abdou Diouf, grand Homme d’Etat du pays de la Téranga, réputé pour sa sagesse, qui dit : « Du Lu nit xam, wax », se traduisant en français facile par : « la sagesse recommande de ne pas dire tout ce que l’on sait ».
Je te transmets mon salut fraternel ainsi qu’à ma sœur Hadiza !
Je vous souhaite à tous les deux un Ramadan kareem !
Faite à Niamey le 9 mars 2026
Djibril Baré, petit-fils de Cherif Mahamane Haidara
Membre et Président fondateur de la section PNDS TARAYYA Sénégal
Ancien Conseiller Spécial du Président Ibrahim Baré Mainassara
Ancien Auditeur Interne au siège de la BECEAO à Dakar
Candidat à l’élection présidentielle 2020-2021 au titre de l’UDFP SAWABA