Lettre citoyenne ouverte au Général d’Armée Abdourahamane Tiani, Président de la République du Niger

M. le Président de la République,
J’ai l’honneur de m’adresser derechef à vous en tant que citoyen, en ce début du mois béni de Ramadan, prônant la dévotion, la piété, le pardon, le partage et la tolérance, et seulement quelques jours après votre brillante intervention radio télévisée en mondiovision en direction de l’opinion nationale et internationale, convaincu du fait que vous êtes ouvert à toute initiative visant à l’épanouissement de notre peuple pour lequel vous avez, de toute évidence, fait don de votre personne.
La révolution du 26 juillet 2023, car c’est bien d’elle qu’il est question, n’aurait jamais vu le jour si vous-même et vos braves compagnons du CNSP aviez fait un quelconque calcul avant d’agir. Parce que l’acte posé par vous et vos frères d’armes ce jour-là, était périlleux, assurément suicidaire au vu des forces en présence (les bases militaires étrangères) et des enjeux géostratégiques du moment.
En effet, nul ne peut me convaincre qu’en agissant le 26 juillet 2023, vous n’aviez pas fait don de votre vie, convaincu que je suis du fait que si vous l’aviez voulu, vous seriez aujourd’hui en train de jouir du bénéfice d’une position de rente dont mon frère Mohamed Bazoum vous aurait gratifie, après plus de quatorze (14) ans de bons et loyaux services dans la « position » la plus risquée de la république, à savoir celle de chef de la garde présidentielle.
Votre action salvatrice a été saluée à sa juste valeur par le peuple nigérien et le monde entier en a été le témoin. Puisque toute œuvre humaine est perfectible et que la longue et pénible marche vers la conquête de la souveraineté pleine et entière de notre pays entamée au lendemain de votre acte héroïque ne peut faire exception, je m’autorise, en tant que soutien indéfectible assumé de cette lutte pour notre souveraineté, à l’exercice périlleux consistant à aborder un sujet aussi délicat que celui des langues.
Ce, d’autant plus qu’il est de notoriété publique que depuis la publication au Journal Officiel Spécial N°6 du 31 mars 2025 de la Charte de la refondation, qui fait office de loi fondamentale, pour une période transitoire de cinq (5) ans modulables, son article 12 a cristallisé toutes les tensions, qu’elles soient justifiées ou non.
La raison invoquée par ceux qui dénoncent cet article est que dans sa version initiale adoptée par les assises nationales, il y était clairement énoncé : « Les langues nationales sont l’Arabe, le Buduma, le Fulfuldé, le Gurmancema, le Hausa, le Kanuri, le Tagdalt, le Tamajaq, le Tassawaq, le Tubu et le Zarma-Sonrai. Les langues de travail sont l’Anglais et le Français. » Et que c’est dans la version publiée au Journal Officiel, que la modification inattendue mais significative dudit article est apparue : « Les langues parlées du Niger sont […]. La langue nationale est le Hausa. Les langues de travail sont l’Anglais et le Français. »
C’est donc ce glissement lexical, qui a déclenché la polémique au sein de larges franges de la population qui crient à l’injustice. D’aucuns y voyant une tentative de hiérarchisation linguistique, voire une mise à l’écart implicite des autres langues nationales au profit du Hausa.
C’est pourquoi, je me suis autorisé à m’adresser au président de la République, chef de l’Etat, garant de l’unité nationale sur cette question source de division dans un contexte géopolitique régional conflictuel où notre pays a besoin d’une vision commune de tous ses fils pour affronter les nombreux défis multiformes.
Je vous écris également, parce qu’il incombe aux intellectuels, à qui le philosophe Achille Mbembe a imputé l’échec de la démocratisation dans nos pays de briser le tabou du choix des langues pour donner toutes ses chances à la refondation de la République sur laquelle les pays de l’AES sont engagée, l’erreur n’étant plus pardonnable.
En effet, l’objectif de l’adoption de l’article 12 sous sa forme actuelle, noble au départ pour l’affirmation de notre souveraineté, est devenu au fil du temps, une source de division, rêvée par les pourfendeurs de la Refondation. Pourtant, quoi de plus normal pour les autorités de notre pays, après avoir fondé avec le Mali et le Burkina Faso, l’Alliance des Etats du Sahel (AES), que de jeter les bases d’une langue unificatrice pour notre peuple avant d’aller partager cette approche avec les deux autres Etats membres de l’Alliance ?
Parce que, tôt ou tard, la question des langues unificatrices se posera quand il s’agira de passer d’une confédération à la fédération dans laquelle se fonderont les trois (3) Etats membres. Le Professeur Cheikh Anta Diop, fervent partisan d’un État fédéral d’Afrique Noire, dont l’œuvre majeure, « les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral en Afrique noire » publiée pour la première fois en en 1960 (Ed. Présence Africaine -Paris) militait en faveur de l’unité de l’Afrique Noire. De cette unité, gage de l’indépendance vraie, il a posé comme condition fondamentale à cette unité, le choix d’une langue unificatrice.
Pour cet éminent scientifique, « dès qu’il est affirmé, le principe de l’unité transforme tous les problèmes auxquels l’Afrique est confrontée. À l’inverse de ce que les compromissions de l’empirisme provoquent, par le geste unitaire une voie de développement est indiquée, claire, dynamique, convaincante. Mais la volonté d’unité appartient au politique ». Dans cette œuvre magistrale, l’érudit Cheikh Anta Diop, fort de son grand savoir des réalités africaines, démontre avec brio le bien-fondé et la fécondité de son option.
La démarche du gouvernement a été cohérente puisqu’un examen objectif du contexte sociolinguistique fait de la langue hausa, de fait, la langue la plus parlée au Niger (selon les statistiques) s par près de 60 % de la population, l’essor constaté de la langue hausa à l’international, considérée comme deuxième langue la plus parlée en Afrique, onzième dans le monde, langue véhiculaire s’il en est.
Mais les réalités socio politiques de notre pays autorisent-elles un tel choix ? Les mentalités sont-elles prêtes à accepter un tel choix ? Rien n’est moins sûr au vu des réactions enregistrées dans une frange non négligeable de la population.
Néanmoins, pour couper court à une polémique entretenue pour des raisons multiples, une solution consensuelle pourrait être envisagée consistant à s’approprier l’approche malienne consistant à considérer comme langues nationales et officielles celles citées dans l’article 12 de la charte de la refondation.
Comme vous le savez, au Mali c’est la loi organique portant langues nationales, adoptée par le Conseil National de Transition (CNT) le 24 avril 2025 qui a concrétisé l'article 31 de la Constitution du 22 juillet 2023, érigeant les langues nationales au rang de langues officielles du pays. Cette loi précise : « les langues nationales sont les langues officielles du Mali » et « Le français est la langue de travail ». Les langues concernées au nombre de 12 sont : le Bamanankan, le Bomu, le Bozo, le Dogosso, le Fulfuldé, le Hassanya, le Khassongué, le Mamara, le Soninké, le Songhoï, le Syenaare, le Tămašăɣt.
Au Burkina Faso, c’est la démarche identique à celle du Mali qui a été adoptée, à savoir, toutes les langues nationales sont devenues officielles. En effet c’est au terme de la révision constitutionnelle adoptée en décembre 2023, que ce pays a instauré les langues nationales comme langues officielles, reléguant le français au rang de « langue de travail ». Ces langues nationales devenues officielles, sont le mooré, le fulfuldé (peul), le dioula et le bissa.
Comme ces deux pays ont érigé les langues principales en langues nationales en officielles, comment rendre compréhensible et acceptable le fait que notre pays ne suive pas la même approche ?
Si vous le permettez, je pourrais vous suggérer que notre pays adopte la même démarche que les deux autres pays de l’AES au nom de la convergence constitutionnelle sur le plan linguistique. Dans un tel cas, la question de fond relative à une éventuelle hiérarchie pour l’usage des langues pourrait, quant à elle, être examinée plus tard.
Je suis convaincu que si vous et vos compagnons du CNSP convenez d’accepter de réviser l’article 12 de la Charte de la Refondation dans le sens d’une égalité de traitement des langues nationales et d’une approche commune à l’AES, les 28 millions de Nigériens rugiront tous ensemble comme un seul lion contre ceux-là qui ont juré de replacer de nouveau à notre brave peuple les chaines de l’esclavage que vous avez réussi l’exploit de briser, un certain 26 juillet 2023. Et ce serait le Niger, et le seul Niger qui nous est si cher qui sortira seul vainqueur de cette douloureuse épreuve.
J’en suis d’autant plus convaincu qu’en quittant ce bas monde par la méchanceté et la lâcheté des hommes, le patriote Président Ibrahim Baré Mainassara, a laissé à ses compatriotes le message subliminal que j’ai pu décoder à l’occasion de cette épreuve pénible et délicate de la question linguistique source de division. Il a emporté dans l’au—delà avec lui S.E Ali Sahad, le Lieutenant Harouna Idé, le Sergent-chef Mallam Souley Kané, tous d’ethnies différentes. Se sachant condamné par la sentence des ennemis déclarés de notre quête de souveraineté, pouvait-il nous laisser un message plus subliminal ?
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma déférence.
Je vous souhaite un Ramadan kareem !
Je souhaite à la Oumah islamique un Ramadan kareem !
A Niamey, le 18 février 2026
Djibrilla Baré Mainassara
Citoyen de l’AES,
Descendant de Mai Ari Idriss, Prince du Kanem Bornou
Descendant de la Sarraounia Akassa
Descendant de Kaako Laha de Hombori
Petit-fils de Cherfif Mahamane Haidara
Petits-fils de Fatoumata Barry du Liptako (Dori)