Justice nigérienne : corruption, corporatisme et crise de confiance, le diagnostic sans détour du ministre Alio Daouda

Corruption, disparition de scellés, magistrats absents de leurs postes, sanctions controversées et lenteur des procédures : lors d’un long entretien accordé à la RTN, le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme, garde des Sceaux chargé des Relations avec les Institutions, Alio Daouda, a dressé un constat particulièrement sévère de la situation de la justice nigérienne tout en défendant les réformes engagées depuis juillet 2023.
À travers ses déclarations, le ministre a reconnu l’existence de nombreux dysfonctionnements qui fragilisent depuis plusieurs années la confiance des citoyens envers l’institution judiciaire. Il estime toutefois que ces difficultés ne sont pas nouvelles et rappelle que des critiques similaires avaient déjà été formulées lors des États généraux de la justice en 2012.
Pour expliquer la lenteur judiciaire, Alio Daouda évoque d’importantes insuffisances structurelles. Le Niger, vaste pays de plus de 28 millions d’habitants, ne dispose actuellement que d’environ 534 magistrats et d’un nombre limité de greffiers pour couvrir l’ensemble du territoire. Plusieurs départements ne disposent toujours pas de tribunaux, obligeant parfois les citoyens à parcourir de longues distances pour accéder à la justice.
Mais au-delà des problèmes matériels, le ministre a surtout surpris par la fermeté de ses critiques envers certaines pratiques internes du monde judiciaire. Il dénonce ouvertement ce qu’il qualifie de “corporatisme” au sein de la magistrature, évoquant des magistrats qui refusent de rejoindre leurs postes d’affectation, résident à Niamey malgré leurs nominations à l’intérieur du pays ou participent à certaines délibérations à distance.
Selon lui, ces comportements ont progressivement contribué à détériorer l’image de la justice nigérienne. Il estime également que la notion d’indépendance judiciaire a parfois été mal interprétée. Pour le ministre, l’indépendance du magistrat ne signifie pas qu’il échappe à toute responsabilité, mais qu’il doit rendre ses décisions en toute impartialité, sans pression ni favoritisme.
Le ministre est aussi revenu sur plusieurs affaires ayant choqué l’opinion publique, notamment celle des lingots d’or disparus à Agadez. Il a confirmé que des agents impliqués avaient été poursuivis et condamnés, tout en reconnaissant implicitement que certaines décisions judiciaires suscitent parfois l’incompréhension des citoyens.
Sur la question de la corruption, Alio Daouda admet que la justice figure parmi les secteurs les plus critiqués par l’opinion publique. Il affirme cependant que des inspections ont été renforcées et que plusieurs procédures disciplinaires ou pénales ont été engagées contre des agents soupçonnés de pratiques illégales.
Le ministre a également défendu les réformes entreprises depuis son arrivée à la tête du département de la Justice. Il cite notamment la révision du code pénal, du code de procédure pénale et du code de la nationalité, ainsi que la mise en place de mécanismes destinés à accélérer le traitement des dossiers et réduire les délais de détention provisoire.
À travers cette sortie médiatique inhabituelle, Alio Daouda semble vouloir montrer que la refondation du Niger passe aussi par une remise en question du fonctionnement interne de la justice. Reste désormais à savoir si ces réformes et cette volonté affichée de fermeté permettront réellement de restaurer la confiance des citoyens dans une institution longtemps accusée de lenteur, de corruption et d’impunité.
Boubé G. (Nigerdiaspora)

