Agriculture, irrigation et souveraineté alimentaire : comment le Niger veut transformer durablement son modèle agropastoral

Dans un long entretien accordé à la RTN, le ministre de l’Agriculture et de l’Élevage, le colonel Mahaman Alhadji Ousmane, a détaillé la vision portée par les autorités autour du Programme Grande Irrigation (PGI), présenté comme l’un des principaux leviers de la refondation économique engagée par le Niger. Au-delà du simple développement agricole, le gouvernement veut restructurer en profondeur le système de production national afin de sécuriser durablement l’alimentation, soutenir l’emploi rural et réduire la vulnérabilité du pays face aux chocs climatiques.
Au cœur de cette transformation se trouve le Programme Grande Irrigation (PGI), lancé sous l’impulsion du président de la République, le général d’armée Abdourahamane Tiani. Pour les autorités, l’objectif dépasse largement l’augmentation des récoltes. Il s’agit désormais de bâtir un modèle capable de permettre au Niger de produire localement ce qu’il consomme, tout en créant à terme des excédents destinés à l’exportation.
Inscrit dans l’axe consacré au développement des bases de production pour la souveraineté nationale dans le Programme de Refondation de la République (PRR), le PGI mise principalement sur l’extension des superficies irriguées et la modernisation des aménagements hydroagricoles. Plusieurs chantiers emblématiques ont été mis en avant par le ministre, notamment les aménagements hydroagricoles de la CBLT dans la région de Diffa, les périmètres de Kassama et Faki dans la région de Zinder, les projets GR1 et GR2 dans la région d’Agadez ainsi que la réhabilitation récente du périmètre d’Ibohamane. À travers ces infrastructures, le gouvernement cherche à réduire la dépendance à l’agriculture pluviale, longtemps fragilisée par l’irrégularité climatique.
L’un des arguments centraux développés par le ministre repose sur le potentiel hydrique du Niger, longtemps jugé sous-exploité. Selon les chiffres avancés durant l’entretien, le pays disposerait de plusieurs dizaines de milliards de mètres cubes d’eaux de surface, de près de 600 milliards de mètres cubes d’eaux souterraines renouvelables et d’environ 2 000 milliards de mètres cubes d’eaux non renouvelables. Pour les autorités, ces ressources constituent un socle stratégique permettant d’accélérer le développement de l’irrigation à grande échelle.
Cette orientation marque une rupture avec des décennies de politiques agricoles essentiellement dépendantes des aléas pluviométriques. Le gouvernement considère désormais que l’exploitation maîtrisée de l’eau constitue l’une des conditions indispensables pour atteindre l’autosuffisance alimentaire.
Le poids économique du secteur agropastoral reste considérable au Niger. Le ministre rappelle que plus de 80 % de la population tire directement ou indirectement ses revenus des activités agricoles, pastorales ou liées à l’exploitation des ressources naturelles. Le secteur représenterait près de 42,8 % du PIB national, réparti entre l’agriculture, l’élevage, les forêts et la pêche. Dans ce contexte, les autorités estiment que la transformation du secteur agricole constitue non seulement un enjeu alimentaire, mais également un impératif économique, social et sécuritaire.
Au-delà des cultures irriguées, le ministère entend également repositionner le sous-secteur de l’élevage comme moteur de croissance. Le gouvernement prévoit notamment l’aménagement de 2 100 hectares de fermes agropastorales modernes, la création de fermes pastorales communautaires et privées, le développement d’infrastructures hydrauliques pastorales, l’amélioration génétique du cheptel à travers l’insémination artificielle ainsi que le développement d’industries de transformation.
Le ministère veut également accélérer la mise en œuvre du Programme de développement durable des chaînes de valeur lait et viande (PROVE), destiné à renforcer les filières viande, lait et aviculture. L’objectif affiché est d’améliorer la résilience alimentaire tout en créant davantage d’emplois pour les jeunes et les femmes.
L’un des constats les plus marquants dressés par le ministre concerne toutefois le déficit d’industrialisation du secteur agricole. Selon lui, le Niger ne pourra durablement valoriser son potentiel sans une véritable montée en puissance des agro-industries locales. Cette orientation vise la transformation locale des productions agricoles, la valorisation des filières animales, la réduction des pertes post-récoltes et la création de valeur ajoutée intérieure. Le ministre insiste également sur l’intérêt croissant des jeunes et des femmes pour les activités agricoles, estimant que cette dynamique doit être accompagnée par des mécanismes de financement, d’encadrement et de modernisation.
Dans une longue rétrospective historique, le ministre a également dressé un bilan critique des politiques agricoles conduites depuis les indépendances. Il est revenu sur les périodes dominées par les cultures de rente comme le coton et l’arachide, sur les conséquences de la grande sécheresse de 1974, sur les années de déficits alimentaires des décennies 1990 ainsi que sur le désengagement progressif de l’État des sphères productives. Il a aussi évoqué la liquidation de structures de financement agricole comme la CNCA et les instabilités institutionnelles ayant fragilisé la continuité des politiques agricoles.
Même durant les périodes de relative stabilité et de retour à la planification, les crises alimentaires et les sécheresses ont continué à fragiliser le secteur agropastoral. Pour les autorités actuelles, cette situation justifie la nécessité d’un changement structurel plus profond autour de l’irrigation, de la transformation industrielle et de la souveraineté alimentaire.
Le ministre a également lancé un avertissement sur la situation des ressources humaines dans le secteur agricole. Selon lui, les départs massifs à la retraite prévus entre 2025 et 2029 risquent de créer un déficit important en personnel technique et en encadrement agricole. Dans un contexte où le gouvernement veut accélérer les projets structurants, la question du recrutement et du renouvellement des compétences apparaît désormais comme un enjeu stratégique majeur.
Autre élément fortement souligné durant l’entretien : la sécurisation des infrastructures agricoles. Le ministre a révélé que plusieurs périmètres irrigués bénéficient actuellement de dispositifs sécuritaires spécifiques assurés par les forces de défense et de sécurité. Il a notamment évoqué les attaques enregistrées dans certaines zones de projets, particulièrement autour des aménagements de la CBLT.
Pour les autorités, la sécurisation des infrastructures agricoles est devenue un enjeu stratégique dans un contexte où les groupes armés cherchent également à fragiliser les capacités économiques et alimentaires des populations.
À travers le Programme Grande Irrigation et les projets associés, le gouvernement nigérien cherche visiblement à inscrire l’agriculture au cœur d’une transformation économique plus globale. Derrière les objectifs de production, les autorités veulent également renforcer la résilience économique, l’emploi rural, la stabilité sociale, l’intégration agro-industrielle et la souveraineté nationale sur les ressources stratégiques.
Reste désormais à savoir si cette dynamique pourra être maintenue dans la durée, notamment face aux contraintes sécuritaires, financières, climatiques et institutionnelles auxquelles le pays demeure confronté.
Boubacar Guédé (Nigerdiaspora)
Pour mieux comprendre la vision des autorités sur la transformation du secteur agropastoral nigérien, la stratégie de souveraineté alimentaire portée par le Programme Grande Irrigation, les réformes engagées dans les domaines de l’agriculture et de l’élevage, ainsi que les défis structurels liés à l’irrigation, à l’agro-industrie et à la modernisation des filières rurales, regardez ci-dessous l’intégralité du Grand Entretien avec le ministre de l’Agriculture et de l’Élevage, le colonel Mahaman Alhadji Ousmane.

